Vous avez dit mauve ?

Françoise Blanchard

 

Vous avez dit mauve ?

— Pour la couleur, c’est comme la dernière fois madame ?

— Oui, auburn rosé, avec une touche de mauve sur les pointes…

La couleur ? Je ne vais pas vous refaire le coup de Voyelles, le premier qui trouve est un génie, le deuxième est un imbécile ! Quoique… le A noir, Le E blanc, I rouge, ça me va mais sur mon ordinateur, je fais mieux encore ! On avait déjà eu des insomnies avec les verbes pronominaux, maintenant, va falloir se farcir tous les adjectifs de couleur du Bled, les mauve, les écarlate, les… La littérature ? Que je n’entende plus ce mot, je viens d’assister au Doctorat du fils d’un ami, ce n’était que des Nous écrivons dans la Littérature, et que je te répète et j’te répète Dans la Littérature dans la Littérature… où est la sortie, svp ! Même mon pharmacien m’envoie une notice médicale insignifiante où l’on peut lire Dans la littérature… Tu vas voir que dans peu de temps, mon coiffeur, celui du début, va réussir à me placer de la littérature dans le chignon !

Couleur et Littérature, mais oui, ceux-là font la paire ! Que ferait-on sans Prisons et Paradis, sans Pour un herbier ? Ah ! Les pivoines de notre Colette, ses soucis abricot, les gentils Delerm et compagnie, on déguste leurs Dimanches soirs comme des berlingots acidulés. Que dire des tapis de jacinthes des romans anglais Did you see the dawn ? Et des ongles roses comme des pétales de fleurs de cerisiers du Japon ? Cependant, les mots ont leurs faiblesses, qui peut décrire le goût du chocolat, qui peut me raconter Rêve d’amour ? Personne ne pourra jamais dire la peau laiteuse de La Dormeuse de Renoir ? Ou alors avec des mots insensés à inventer.

Le rose est très poésie, le rose si délicat, depuis l’aurore aux doigts de rose, les biscuits roses de Proust, Mignonne, allons voir… Même moi, j’ai un rose, un rose-Bernadette ! Notre tante Bernadette tricotait des gilets, des hauts, des bas pour toute la famille. Elle achetait la laine par écheveaux entiers, un jour elle reçut une commande erronée du fournisseur italien : uniquement des cartons de laine rose ! Et quel rose ! On n’a jamais pu définir le ton, rose délavé, passé, fané, mi-figue, mi-raisin, pisseux, dégénéré, roséole sans saveur, nous appelâmes ce rose de misère « le rose-Bernadette », il sentait le macchabée !

Pendant vingt ans, ce fut un calvaire de porter ces cilices tricotés-main. La nuance est cependant restée dans le jargon familial, si on veut qualifier une chose improbable, une pensée pénible, un moment déplaisant… On dit : c’est comme le rose-Bernadette, quoi ! On me parle d’un nouveau fiancé, comment il est, s’il est jeune, s’il est beau… Ma fille me le définit ainsi… un peu genre… tu vois… rose-Bernadette, ça va pas le faire ! Alors, on n’est pas dans la Littérature là ?

J’ai déniché un noir clérical et un mauve gland, chez Nabokov, battu à plates coutures, mon mauve-Bernadette peut aller se rhabiller…

On sait que le monde est « stone », encore heureux qu’il nous reste la couleur des sentiments, la note bleue d’un soupir, les mots bleus de Christophe… et Le petit port d’André Suarès où tout est bleu, bleu, bleu

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