Planter des signes

Zéglobo Zéraphim

Planter des signes

 

Existe-t-il encore des terres vierges ? Et que veulent dire les mots débroussailler et labourer à dans le  XVIIIe arrondissement de Paris en 2015 ?

Je me sens plein de reconnaissance envers l’ascenseur qui me dépose au 5e étage. D’autant plus qu’il est resté longtemps en panne, parce la carte-mémoire qu’il fallait pour le réparer devait être importée de Chine. Dans l’intervalle, j’ai su ce qu’il en coûte de monter ces étages à pieds. Je suis plein de reconnaissance aussi pour le serrurier chinois de l’avenue de Saint-Ouen. D’autant plus que lorsque c’est sa femme qui copie les clés, elles ne parviennent pas toujours à fonctionner. Grâce au mari, lorsque j’introduis la clé dans la serrure de l’appartement n° 16, à gauche en sortant de l’ascenseur, je m’introduis dans ce qu’on appelle un domicile fixe, un chez soi. Imaginez ma reconnaissance à une époque où malheureusement tout le monde n’a pas ça. Je regarde par la fenêtre, et qu’est-ce que je vois ? Des ouvriers en pleine canicule qui peinent avec des chalumeaux à décoller des rouleaux de goudron. J’éprouve pour eux de la reconnaissance parce qu’ils travaillent à isoler des toits que Paris Habitat veut végétaliser. Le gravier qu’ils ont mis en tas sera-t-il un jour remplacé par une pelouse qui nous mettra du vert aux yeux ? Même s’il est probable que sur elle personne n’aura le droit de marcher… Ou parviendra-t-on plutôt à y planter des tomates, des laitues ou des arbres fruitiers, au risque de déranger dans leur routine les pigeons gris pluvieux ou de les voir sous nos yeux se changer en joyeux perroquets ?

Je suis traducteur et, pour moi, défricher mon jardin, c’est un rêve : faire passer d’une langue dans une autre des idées qui n’ont pas encore été suffisamment implantées dans notre société pour y faire fleurir la paix et la prospérité. La langue française est pourtant un jardin fertile dans lequel toutes les idées, même les plus généreuses, peuvent pousser.

Je croyais devoir vous quitter sur cette déclaration un peu cocorico. Mais dans la nuit, Arte est venu m’éduquer. La chaîne montrait Berlin, une ville qui a bien mérité d’être devenue si verte. Et un aéroport américain désaffecté devenu un immense jardin potager collectif. Le motocycliste français qui vous entraîne dans ses divagations rencontre un guérillero urbain d’un genre nouveau qui va planter une fleur devant le Bundestag. Un jeune flic reconnaissable à sa casquette enjambe prestement une balustrade pour le prendre sur le fait. Mais lorsque le guérillero parlemente en disant qu’il n’a pas déterré un pavé, mais simplement utilisé un espace déjà existant, le jeune flic autorise la petite fleur jaune à exister, à persister. Je suis heureux d’avoir planté dans votre esprit 469 mots et 2 810 signes, espaces compris.