La séduction mortelle du rouge sang

Grégoire Lacroix

La séduction mortelle du rouge sang
Ultime confession de Boris Viande recueillie par Grégoire Lacroix

 

Tout jeune, les couleurs me passionnaient ; mais ma préférée était le rouge, celui du sang, symbole à la fois de la vie et de la mort et que je dégustais quand il s’échappait d’un steak « bien saignant ». Cela me fit éprouver pour la vache un culte que je reconnais comme excessif mais qui décida de ma vocation de commis boucher.
Mon amour pour la vache put alors s’exprimer dans le plaisir que j’éprouvais à la manipuler sur l’étal. Bien sûr elle m’arrivait en pièce détachée, mais sa chair restait belle, écarlate, sanguinolente, offerte ; la voir, la sentir, la toucher, la goûter et même l’entendre chuinter de plaisir sous la lame qui l’écartelait, était un festival de tous les sens, à la limite de l’arrache cœur… Ma vie pouvait donc suivre son cours sur le sentier non balisé des plaisirs secrets et authentiquement charnels. Enfin c’est ce que je croyais jusqu’au jour où…
J’étais seul à la boutique ; elle entra avec assurance comme si elle se sentait déjà chez elle. Je me frottai les yeux ; j’avais devant moi la femme bovinoïde de mes rêves adolescents.
Un regard doux mais inexpressif, des cils à n’en plus finir, des lèvres brouteuses qu’animait un sourire herbivore, un cou splendide où l’on imaginait volontiers une cloche des alpages, des seins haut pendus, témoins d’une lactation généreusement offerte.
C’était à ne pas y croire et pourtant, avec une lenteur d’une sensualité contagieuse, elle s’approcha de moi. D’un seul coup, la cote de mes bas morceaux afficha une nette tendance à la hausse. Elle était la traduction en chair vivante de mes plus obscurs fantasmes.
Aucun mot ne fût nécessaire. La chambre froide où je l’entraînai devint le plus torride des enfers au grand dam d’un thermomètre plutôt conçu pour travailler dans le négatif.
Elle se dénuda. Je retrouvais, comme en un puzzle réussi, tous les morceaux de choix qui m’étaient passés entre les mains, toutes ces composantes charnelles qui font le bonheur des hommes ! Les muscles, inertes sur le tranchoir, retrouvaient ici tout leur tonus et leur aptitude à la crampe que nous allions tirer ensemble…
Je la pris donc avec toutes les options de la rôtisserie du diable et à tous les niveaux de cuisson : crue, saignante, à point, bien cuite, à la broche et saisie en aller-retour histoire de redonner tout son sens au mot « tournedos ».
Ma Vénus bovine vibrait de tout son être ; je l’autorisai à beugler son plaisir.
Toute confite de gratitude elle me remercia pour mes bons et aloyaux sévices puis se dirigea vers la porte.
Je tentai de bondir pour la retenir mais fus cloué par la voix autoritaire de la bouchère :
« Boris, tu t’es encore endormi sur le rôti, réveille-toi y a une cliente ! »
Effectivement il y avait une cliente qui eut la malencontreuse idée de prononcer la phrase la plus anti-aphrodisiaque qui soit : « Je voudrais du mou pour mon chat »
Rien de tel pour tuer un rêve ; le mien fût foudroyé. Impossible de lui survivre.

 

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