Jardinages

Jacques Grieu

 

Jardinages

 

Pour les fêtes, à Noël, j’aime aller en Bretagne.

Malgré vents et crachins, ça vaut bien une Espagne.

Neurones stimulés faisant tout revenir,

Respirer l’air breton m’est mine à souvenirs.

*  *  *

Dans les rangs de l’école où régnait la terreur,

Officiait « Cœur-de-pierre », un distilleur de peur.

Bien armé de sa règle, il châtiait les dormeurs,

Les cancres et les distraits, les rêveurs, les farceurs.

Son vrai nom, « Kerdampierre », en tous points de la classe,

Évoquait cent leçons qu’il fallait qu’on potasse.

Nous harcelant sans cesse, augmentant les programmes,

Il provoquait le stress, il suscitait les drames.

Nous étions surmenés, nous avions des migraines,

Devant ces avalanches à savoir par dizaines.

Cultivez vos jardins ! Sans efforts, rien ne pousse !

Répétait le bourreau de sa voix aigre-douce.

 

Les baignoires fuyantes ou bien se remplissant,

Les trains qui se croisaient ou bien se dépassant,

Nous causaient des soucis comme à Polytechnique,

Qui me firent haïr toute l’arithmétique.

Il aimait les fractions, c’était une passion,

Et s’en faisait un jeu comme une punition.

Quant aux départements vicieusement nombreux,

Dont il fallait savoir les plus petits chefs-lieux,

C’étaient ses favoris pour tirer nos oreilles,

Si Nantes était dans l’Oise, ou Var-chef-lieu-Marseille.

En Roumanie Sofia ? En Hongrie Bucarest ?

Ou n’est-ce pas l’inverse : ou serait Budapest ?

Tokyo n’est pas en Chine, Oslo n’est pas suédois !

Pour vous en souvenir, le copierez cent fois…

 

Pendant les interros, quand le maître passait,

Scrutant parmi les rangs si l’un de nous trichait,

Nous crânions dans son dos et lancions des boulettes,

Tout en riant bien jaune où il tournait la tête.

Mais le moment terrible, était au tableau noir

Où planté sur l’estrade, on cherchait sans espoir,

Au fond de nos mémoires un rudiment basique,

Qui aurait dû surgir et restait amnésique.

 

 

Plumes sergent majors, crispées sur nos cahiers,

On transpirait d’angoisse, appliqués et inquiets.

Pour nous, les hectolitres ou les mètres carrés,

Les hectares ou centiares, étaient des coups fourrés.

Comme les centigrammes, ils nous prenaient en traître,

Ce n’étaient là que pièges et traquenards du maître.

À mort, les jurassiques et tous les crétacés,

Au diable pliocènes ! Arrêtez, c’est assez !

Quant aux rois, empereurs, les dates de l’histoire,

Ce n’étaient que tortures et pièges vexatoires.

 

 

Dans cette école infâme où l’enfant que je fus

A appris ce qu’il sait sans l’avoir jamais su,

J’ai ri tout en pleurant et j’ai pleuré en riant,

En souhaitant l’enfer à mon affreux tyran.

Comment peut-on ainsi exercer sans remord,

Un métier qui consiste à faire subir cent morts,

À de gentils élèves qui font tous leurs efforts,

Pour devenir toujours plus savants et plus forts ?

Il faut aimer punir, avoir un mauvais fond,

Détester les enfants, haïr tout ce qu’ils font !

À quoi Dieu songeait-il, quand pour nous, il a mis

Un maître aussi cruel pour tuer à demi ?

*   *  *

Bien des années plus tard, profitant de vacances,

Avec femme et enfants dans l’ouest de la France,

Je me suis souvenu du fâcheux Cœur-de-pierre

En passant, par hasard (?) vers sa maison côtière.

Il bêchait son jardin quand il me vît venir ;

Eh bien, tu as grandi ! me dit-il sans sourire.

« As-tu au moins choisi un métier qui te plaît ?

— Oh, oui : à dix huit ans, j’ai décidé d’un trait.

C’est une vocation qui soudain m’est venue,

Sans bien savoir pourquoi elle tombait des nues.

— Tu n’es donc pas de ceux que leur travail écœure ?

Alors tu es heureux ! Ne plains pas ta sueur !

— C’est vrai : ces efforts-là me sont un vrai bonheur ;

Et j’en jouis chaque jour : je suis… instituteur. »