Jeanne avait parfois tort

Hélène Tayon

Jeanne avait parfois tort

Je fais une pause sur un de ces transats en ferraille que le jardin du Luxembourg a eu la bonne idée d’offrir, gratis, à ses promeneurs. Je zyeute autour de moi, j’adore, ça me fascine.

Plein de mamans, visiblement épuisées, essaient de garder un œil terne sur la danse
du scalp hurleuse de leurs petits chéris, je compatis. Quelques vieux, loden-lunettes-feutre à plume de faisan, d’un chic un peu délabré, rouspètent quand le vent leur tourne une page de journal. Un couple d’ados, elle encastrée sur lui, a déjà bien avancé dans les préliminaires et je me demande jusqu’où ne monteront-ils pas. Un chien minuscule et prétentieux lève haut la patte contre la margelle du bassin, sa mémère n’a pas eu le temps de lui dégrafer son élégant manteau écossais, tu vas sentir le pipi, mon amour, fais bisou, petit cochon ! Au beau milieu du ciel lavande, deux sillages d’avion font une croix qui s’effiloche lentement sur fond de klaxons, pétarades de deux-roues, grondement de métro. Je reconnais l’odeur inimitable du boulevard Saint-Michel qui arrive par bouffées, papier brûlé, brioche, sauce kebab, gaz d’échappement et l’aigreur de l’asphalte chaud.

Je souris. Je suis à Paris. La provinciale que je suis est bien à Paris. Paris existe.

Mon portable sonne. Mon mari m’annonce que Jeanne est morte ce matin. Je ne suis pas surprise, délivrée même, le cancer a enfin fini de la manger, elle lui a échappé, enfin. Mais une infinie tristesse me monte. Pas seulement parce que, coincée à Paris, je ne pourrai pas assister à ses funérailles, c’est sans importance.

Jeanne avait quatre-vingts ans, c’était ma voisine, la maison en haut de la colline, là où je vis, en Dordogne. Fille et femme de métayers, entre ses huit enfants, les champs, la vache, le cochon, quelques torgnoles les soirs où les hommes sortaient la gnôle, on peut imaginer la vie qu’elle a eue. Ce qui est difficile à croire, c’est à quel point elle aimait rire. De tout. De sa soi-disant ignorance : « Je suis pas été à l’école, moi, je me suis appris à lire toute seule, moi », alors qu’elle commentait l’actualité avec plus de finesse que la plupart des J.T. Curieuse de tout, intelligente, généreuse. Et sans illusions. Quand je passais la voir, si je lui disais que j’allais à Paris pour mon travail, elle s’esclaffait : « Paris, j’ai jamais vu, c’est pas pour moi, ça existe pas. J’y ferais quoi ? Me faut de l’herbe et des arbres et des bêtes. Et puis c’est si cher que j’y arriverais pas. Ça me tresserait, ma cousine qui habite dans le vingtième, elle se tresse tout le temps ! En plus, elle me dit qu’il y a toujours des gens qui se tuent à Paris. Faut croire que c’est pas le paradis plus qu’ici ! Alors, je préfère dire que Paris, ça existe pas. Hélène, est-ce que vous voulez des œufs coque, des vrais, pour porter à vos amis de Paris ? D’après, les œufs de là-bas ont le jaune tout blanc. »

Je marche jusqu’à Montparnasse. J’ai soif. Le petit Perrier en terrasse à 6 euros, c’est cher, Jeanne avait raison. Je monte dans le RER B à Port-Royal. Il ne démarre pas. Après un temps, on nous annonce qu’il faut descendre, le trafic est interrompu suite à « un incident grave de personnes sur la voie à Châtelet ». Un jeune homme bien renseigné annonce qu’il vient d’y avoir deux suicides dans la station. Jeanne avait raison. Le bus 38 me pose gare de l’Est, j’y prends le métro 7, je descends à Crimée, je vais faire la bise à mon ami libraire, je repars, Châtelet est toujours fermé, les haut-parleurs conseillent la ligne 4 jusqu’à Denfert-Rochereau. J’y attends quarante minutes un RER pour Robinson où j’arriverai la dernière au gueuleton des copains, après quatre heures, écrasée entre des gens excédés, à cavaler de couloir en escalator, bousculée, en sueur. À Bourg-la-Reine, un Roumain est monté dans le wagon nous défigurer Piaf en nous jouant La Foule à l’accordéon.  Jeanne avait tort : Paris existe, il m’a tuée. Mais j’aime Paris.

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