Des valises et des yeux

ANIMALIA I (détail)P.Le Divenah Juillet 2013

Patrick Le Divenah

Des valises et des yeux

Certainement pas un voyageur. Non. Peut-être habitait-il en banlieue, peut-être prenait-il quotidiennement le R.E.R. pour venir travailler rue Delambre où, dans ce tranquille XVe arrondissement parisien, La Palette proposait à des prix de gros un large éventail de peintures et de papiers peints. Peut-être, mais je n’en ai aucune certitude. Peut-être habitait-il à l’étage au-dessus. Rien d’un voyageur, non. Et pourtant le voyage était quelque part. Le voyage était dans ses yeux. Des yeux bleu délavé. Aussi délavés, ces deux grands yeux, que s’ils avaient essuyé eux-mêmes les multiples coulées des lessivages qui précèdent l’étalement des peintures sur les murs, lorsqu’on emménage. De bons yeux, avec un bon regard, resté jeune alors que tout le reste était vieux – à la Hemingway, quoi…

Et pourquoi le voyage était-il dans ses yeux ? Un peu, bien sûr, parce que ce bleu délavé rejoignait celui du ciel de la rue Delambre. Un peu aussi parce qu’il avait quelque chose d’inhabituel. Il prenait le temps de se poser. De poser ses valises.

Ah ! Ces fameuses valises ! Que pouvaient-elles bien contenir ? La fumée de centaines de cartouches de brunes ? Les vapeurs de centaines de litres de pastis ? Les larmes de dizaines de séparations, de deuils peut-être ? Je n’avais jamais envie de fouiller dans ces valises. Simplement, elles me fascinaient. Et il me fallait beaucoup d’efforts pour lever les yeux jusqu’aux siens et le regarder lui, partager son regard, et non ses valises. Elles étaient si grandes que j’avais envie de prendre une aiguille et de  les rapiécer, de lui faire un lifting cousu main, comme si je les lui avais roulées en sac, moins encombrant à transporter, moins ostensible. Ces valises, elles n’avaient pas d’âge, elles multipliaient celui de leur propriétaire. Le cuir si tanné, si fripé relevait des plissements de l’ère secondaire et mon imagination se perdait dans les mouvements de plaques tectoniques qui l’avaient peu à peu érodé, ne laissant en souvenir que ces traces inaltérables qui fossilisaient le dessous des paupières et que j’interprétais comme un hommage, car devant ces multiples sillons et crevasses impitoyables, je retrouvais la tranquille et inébranlable sagesse qui émane du visage de l’éléphant.

La dernière fois que je me rendis à son magasin, c’est un jeun plein d’entrain qui m’accueillit souriant, les yeux vifs, très mobiles. Il venait de reprendre le commerce. Les valises avaient disparu. À la longue, le regard avait dû finir par s’user sur celui des clients ; peut-être. Et peut-être alors le vieux « voyageur » s’était-il décidé à se faire la malle.

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