Analyse du livre 
Le chat de Schrödinger de Philippe Forest

Février 2013

Paul Desalmand

Analyse du livre 
Le chat de Schrödinger de Philippe Forest

Le propre d’une œuvre vraiment littéraire est qu’il n’est pas possible 
de la résumer. Ce que Valéry disait d’un poème vaut aussi pour un roman. Que de romans du genre « Je t’aime moi  non plus » ou tranche de vie peuvent être ramenés à une vingtaine de lignes sans perdre beaucoup de leur substance. Nous sommes dans le journalisme ou 
le reportage. Ce n’est pas le cas du roman de Philippe Forest, Le Chat de Schrödinger, dont on est porté à dire : « Si vous voulez savoir de quoi il s’agit, il n’y a pas d’autre solution que de le lire. »

Le chat de Schrödinger est à la fois mort et vivant. Ce qui fournit le fil rouge du texte, mais l’un des fils seulement. L’auteur-narrateur-personnage – que nous allons appeler F car il n’a pas de nom dans le roman – a une vie « normale » qui peut être considérée comme réussie avec ce qu’il faut d’intégration sociale. Son côté vivant. Mais à cette vie se superpose, ou se sous-pose, une vie parallèle, imbriquée à la vie vivante, dans laquelle le personnage, à la suite d’un deuil jamais fait, 
est comme étranger à sa vie, presque étranger au réel. Une sorte 
de zombi. Le vivant et le mort cohabitent. La tentation du suicide qui mettrait fin à ce tiraillement est évoquée, mais écartée.

Cela étant dit, tout reste à dire, de ce roman. Mais au préalable, il est nécessaire de s’arrêter sur le fameux chat de Schrödinger ce qui nous conduit dans le monde de la physique quantique. Schrödinger était 
un physicien de haut niveau qui, pour illustrer sa pensée, imagina une procédure qui, paradoxalement, en vint à faire dire le contraire de ce qu’il voulait prouver. On enferme un chat dans une boîte avec une fiole de poison qui, si elle se casse, entraînera immédiatement la mort dudit chat. L’émission d’une particule consécutive à la désintégration d’un atome actionnerait un marteau qui briserait la fiole. Or, dans le cadre de la physique quantique l’atome peut, en même temps, être désintégré et ne pas l’être. La conséquence qu’on devrait en tirer est que le chat peut être à la fois mort et vivant. Ce que contestait Schrödinger pour qui il n’était pas possible de passer d’une façon aussi acrobatique de 
la microphysique à la macrophysique. Pour plus de détails, se reporter au premier chapitre du roman intitulé « Il était deux fois ».

D’autres chapitres se référant à d’autres spécialistes de la physique quantique, en vient à se poser le problème de la réalité du réel. Celui-ci se présente-t-il comme quelque chose de solide, d’explicable parce 
que répondant aux exigences du déterminisme ou, au contraire, échappant au déterminisme, devient-il quelque chose de mystérieux 
et d’insaisissable ? Le doute s’insinue. Avec cette interrogation d’ordre métaphysique, le roman prend l’allure d’une sorte de conte philosophique.

Rien n’échappe au doute, pas même la nature de F nous l’avons vu, 
pas même la fiction. Le Chat de Schrödinger est un roman ironique 
si on entend par là un roman dont l’auteur rompt le pacte de lecture 
en attirant l’attention sur le caractère fictionnel de sa fiction.

À côté du chat très théorique de Schrödinger, il y a tout de même, dans ce roman, un vrai chat, chat peut-être de fiction d’ailleurs, mais auquel on croit. Il est arrivé un soir du fond du jardin, entré par un trou dans 
la clôture. Il a progressivement pris ses aises, entrant dans la maison, avec son bol et ses endroits préférés. D’où vient-il ? Mystère. Où va-t-il quand il disparaît ? On serait bien en peine de le dire. Au bout de ce que F appelle « l’année du chat », il disparaît définitivement et là encore sans qu’il soit possible de formuler une hypothèse ou plutôt de choisir entre différentes hypothèses.

Cette disparition provoque un vrai chagrin. Cet animal, qui semblait se contenter de la contemplation, F avait fini par s’y attacher et aspirer à lui ressembler. Le chapitre relatif à cette disparition est intitulé « Une goutte de chagrin ». Le grand chagrin de F remonte à plus de vingt ans. Il découle de la mort de sa fille unique, alors âgé de quatre ans, emportée par un cancer des os. La disparition du chat est sans commune mesure avec celle ancienne dont F ne se console pas. Pourtant, elle est douloureuse (p. 312-313) : « Il vient un moment dans la vie – et sans doute est-il différent pour chacun – où l’on se trouve à 
la merci du plus petit des chagrins. N’importe quelle peine se met 
à valoir pour toutes les autres : celles que l’on a déjà connues comme celles dont on sait qu’elles finiront par venir. […] La moindre goute suffit alors pour que déborde le vase de tristesse que chacun porte 
en soi. »

On pense à ce passage des Essais (I, 2) où Montaigne parle d’un prince qui avait supporté avec la plus grande constance l’annonce de la mort de l’un de ses frères, puis celle d’un autre frère, mais qui s’abandonna quand on lui annonça celle d’un domestique. Il ne fallait pas en déduire, comme le firent certains, qu’il n’avait été touché que par ce dernier décès : « Mais à la vérité ce fut, qu’étant d’ailleurs plein et comblé 
de tristesse, la moindre surcharge, brisa les barrières de la patience. »

Un roman a de l’épaisseur, quand il peut être lu sur plusieurs portées. C’est bien le cas du Chat de Schrödinger, à la fois conte philosophique, roman ironique et roman autobiographique, le texte étant constitué 
par l’entrelacs de ces différents thèmes. Agencement complexe et subtil qui fait qu’on imagine mal une BD ou un film tirés de ce livre. 
Le propre d’une œuvre vraiment littéraire est qu’il n’est pas possible d’en faire autre chose.

———
Philippe Forest, Le Chat de Schrödinger, Gallimard, 2013, 19,90 €.

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