Didier Nordon

Didier Nordon

Didier Nordon

Autoportrait en masochiste

– T’es bête, t’es nul, tu comprends rien à rien. T’as un pois chiche à la place du cerveau.
– Oh, c’est bon ! Mon cerveau n’est qu’un pois chiche. T’es vache de me dire ça. Encore !
– Ta cervelle, c’est du jus de navet. Le jour où une idée entrera dedans, ça fera les gros titres des journaux. Miracle, l’impossible s’est réalisé : il a eu une idée !
– Une idée…
– Tu peux pas savoir ce que c’est. Une idée, t’as jamais eu la queue d’une. Et t’en auras jamais, taré comme tu es. Microcéphale. Avorton d’âne.
– Avorton d’âne… Bien dit. Encore !
– Un âne, à côté de toi, c’est un Einstein. Et toi, à côté d’un âne, t’es un attardé mental. Encéphalogramme plat. Tout a disjoncté, entre tes deux oreilles, ça vaut pas le coup qu’on rebranche ta matière grise. T’es qu’un gogol. Un zéro. T’es né comme ça. T’as pas d’intelligence, c’est pas de ta faute.
– Intelligence ?
– Cherche pas à comprendre. Intelligence, c’est un mot, tu sauras jamais ce qu’il veut dire.
– Intelligence !
– Bas les pattes ! Je te dis que c’est pas pour toi.
– Intelligence…
– Tu rêves, hein, tu voudrais bien aller y fourrer ton nez, dans une intelligence ! Pas vrai, gros porc ? T’occupe, je te montrerai une photo. Tu verras une intelligence. Juste une fois, ça pourra pas te tuer. Tu te rinceras l’œil. L’intelligence comme si tu y étais.
– J’ai jamais eu d’intelligence, j’en ai pas, j’en aurai jamais, je saurai jamais ce que ça fait d’en avoir. Je suis nul, nul, nul. Un avorton d’âne est un Einstein à côté de moi. Je suis un gogol et un zéro… Oh, que c’est bon, redis-moi tout ça…
– Quand la poste émettra un timbre en hommage à la bêtise, c’est ta gueule d’idiot qu’elle foutra dessus en effigie. Tu personnifies la bêtise, la bêtetise, la bêtise boum, la bêtise gloups, sombre crétin, la bêtise schblonck, la bêtise crasse. T’es bêêêêêêêêête, voilà.
– Je personnifie la bêtise. Si j’avais une idée, ça ferait les titres des journaux. Ma cervelle est du jus de navet à manger du foin… Encore, sale vache, encore !
– Quand tu te tapes la tête contre un mur, ça coûte plus cher de réparer le mur que ta tête. Ta tête de béton, ta tête de plomb, ta tête de con.
– Tête de béton, tête de plomb, tête de con, que c’est bon !
– Tu veux savoir ? T’es un rare imbécile.
– Rare imbécile. Bien, ça ! Ça fait mal où il faut. Je suis un rare imbécile. C’est rude, c’est bien. Encore !
– Et ceux qui disent le contraire sont des menteurs. Ton dernier livre est un ramassis de creusetés et d’inepties prétentieuses. Tout le monde l’admire parce que personne ne l’a lu.
– Personne n’a lu mon livre… J’aime entendre dire ça… Vas-y ! Personne n’a lu mon livre. Aaaaahhh, tu y vas trop fort, c’est trop bon…
– Personne ne l’a lu parce qu’il est nul. Tu es nul et tu as fait un livre nul.
– Nul, mon livre est nul…
– T’as tout pompé, en plus. Ton livre nul à chier, t’aurais jamais su l’écrire sans plagier. Piller. T’es encore plus voleur que nul. T’as recopié en tirant la langue, bavant comme un débile, sans rien comprendre.
– C’est vrai, j’ai tout pompé. Soumets-moi.
– T’es idiot. De toute ta vie, t’auras pas autant d’idées que moi en une minute.
– De toute ma vie, je n’aurai pas autant d’idées que toi en une minute. Plus fort !
– T’es trop stupide. De toute ta vie, t’auras pas autant d’idées que moi en une seconde.
– De toute ma vie, je n’aurai pas autant d’idées que toi en une seconde. Oh, ce que ça fait mal. T’es vache, tu sais, t’es vache. Vas-y encore plus fort, vas-y !
– T’es le roi des couillons. En un centième de seconde, j’ai plus d’idées que tu n’en aurais même si tu devais vivre mille ans.
– En un centième de seconde, tu as plus d’idées que je n’en aurais en mille ans. Ah, c’est trop bon, trop trop bon, je meurs… Continue !
– Tu sais ce qui est plus obtus qu’un angle à 180 degrés ?
– Non.
– Evidemment, tu sais pas. Et t’es mille fois trop con pour deviner. Hé bien, c’est toi, triple buse, c’est toi qui es plus obtus qu’un angle à 180 degrés. Tu vois : en un éclair, j’ai une idée, et toi, en mille millions de siècles, tu serais jamais foutu de comprendre comment j’ai fait pour l’avoir.
– Tu me fais mal, tu me fais mal… Arrête ! Non, continue ! Continue, je t’en supplie ! Allez !
– Tiens ! Pif ! J’ai une nouvelle idée. Tu la vois ?
– Non.
– C’est que t’es trop nul, pauvre type. Trop nul pour avoir une idée, trop nul pour voir celles des autres. Tu la veux, mon idée ? Je te la donne ?
– Oh oui ! Oh oui !
– T’es pas un peu fou, non ? Elle te ferait exploser le seul neurone qui te reste encore en état de marche.
– Je suis nul et bête et crétin, mon cerveau est en margarine frelatée et si on introduisait une idée dedans, ça bousillerait mon dernier neurone. Aaaahhh, c’est super, je crois que ça vient…
– T’es un penseur à la mode parce que la mode ne pense pas. Tes livres sont des recueils d’inepties…
– Ineptes, oui. Aaaahhhh, je vais venir…
– Les gens qui les achètent sont moins andouilles que toi. Parce que toi, les conneries qu’il y a dedans, t’as bien été obligé de les lire pour les recopier. Alors qu’eux, ils en lisent jamais une ligne. Pas si bêtes !
– Oh, c’est bon !! C’est bon !!!
– Les critiques qui t’encensent, t’encensent sans t’avoir lu. Les universitaires qui te glosent, te glosent sans t’avoir lu. Les vacanciers qui somnolent, ton dernier livre sur les genoux, somnolent sans t’avoir lu. Les lycéens qui se font punir, se font punir pour ne pas t’avoir lu. Les dictionnaires qui te consacrent des notices, ont écrit leurs notices sans t’avoir lu.
– AAAAAAAAAHHHHHH !!!!! Ça y est, c’est venu. Oui, je la tiens, je la tiens enfin, l’idée fondatrice de mon prochain ouvrage. Ce sera une extraordinaire révolution conceptuelle. Elle fera date. Je m’en vais l’écrire de ce pas. Quant à vous, vous avez été fort aimable, je vous remercie infiniment. Combien vous dois-je ?

Autoportrait en mondain

Ma soif d’honneurs… “Qu’est-ce qui le fait donc courir ?” se demandent les journaux, dans leur style désinvolte, chaque fois qu’ils s’interrogent sur ma soif, ma fameuse soif d’honneurs.
Ce qui me fait courir, nul ne l’a jamais su. Pas même ma femme, qui découvrira mon secret après ma mort, en trouvant cette lettre.
Qui le croirait ? Le jour de ma réception à l’Académie française fut le pire de ma vie. Non que mon ambition, perpétuellement insatisfaite, même en un jour comme celui-là, piaffât déjà d’impatience. Mais mon absurde secret me taraudait. Recevoir félicitations et compliments, répondre, sourire, remercier – et ne pouvoir se défaire de la voix intérieure qui vous traite d’imposteur : je ne souhaite pareille épreuve à personne. Ma dissimulation atteignit un paroxysme lorsque, me soumettant à la tradition de l’honorable Compagnie, je prononçai l’éloge de mon prédécesseur, Georges Laugier-Valrémond, le grand spécialiste de Shakespeare. Shakespeare ! Je ne nourrissais aucune animosité à l’égard de Georges Laugier-Valrémond, homme excellent et que j’avais du reste peu connu. Mon vibrant hommage à l’œuvre du disparu n’en fut pas moins un tissu de mensonges, car…
Ah certes, j’aurais dû briguer n’importe quel autre fauteuil que celui de Laugier-Valrémond ! Mais je ne voulus pas laisser passer la chance d’être le plus jeune écrivain jamais élu sous la Coupole. Je le fus. Aujourd’hui, âgé, je dois me mettre en règle avec ma conscience. Voici.
Jusqu’en classe de première, je n’attachai guère d’importance aux brillantes notes que je décrochais en français. Pressentir ce qui plairait au professeur était pour moi un jeu gratifiant, mais dépourvu d’importance véritable. Un jour cependant – en première, donc – nous eûmes à disserter sur Hamlet, les programmes étant ainsi faits que, à l’âge où nous nous passionnions pour Zola ou Camus, nous devions traduire et analyser Shakespeare. Oh ! je me souviens encore du mépris infini avec lequel, rendant sa copie à mon ami Gabriel, on lui asséna : “Laissez donc Zola tranquille, quand vous parlez de Shakespeare.” Innocent Gabriel ! Il avait voulu éclairer quelque attitude de Hamlet en évoquant un épisode sorti de la plume de son auteur préféré. Croire qu’on pouvait trouver autant de profondeur dans un passage du pauvre Zola que dans Hamlet ? Il fallait pour cela que Gabriel fût imbécile. Notre professeur se chargea de le lui faire horriblement sentir.
J’en fus mortifié à un point que je ne puis dire. Car c’est moi qui avais suggéré à Gabriel le rapprochement entre Zola et Shakespeare. Dieu sait quelle intuition me fit cependant éviter dans ma propre copie d’y recourir : Gabriel m’en voulut longtemps de ce qu’il crut être un piège que je lui avais tendu. Pour mes camarades, il allait de soi que je savais distinguer, avec une sûreté égale à celle de nos professeurs, entre la véritable littérature et celle tout juste bonne à séduire des adolescents. Aucun n’imagina que j’étais sincère quand j’esquissais devant Gabriel les idées susceptibles d’enrichir nos dissertations. Je n’eus pas le courage d’avouer que j’avais réellement eu l’inadmissible superficialité de convoquer Zola à la même table que Shakespeare. Puis, les jours passant, il me parut de plus en plus difficile de revenir là-dessus.
Soudain, donc, je me découvrais indigne des excellentes appréciations portées sur moi. Incapable de différencier un génie d’un auteur simplement honorable, je n’avais fait que tromper les professeurs qui louaient mes exceptionnelles qualités littéraires. Du coup, les éloges prirent à mes yeux une importance qu’ils n’avaient jamais eue auparavant. Ils me devinrent nécessaires, eux que, désormais, je n’étais plus certain de mériter. Je travaillai de plus belle, me cultivant comme un forcené.
J’eus le scrupule de lire tout Shakespeare. Hélas, il me fut impossible d’éprouver le saisissement que j’aurais dû. Les comédies ne me firent pas rire, les tragédies m’ennuyèrent, les jeux de mots restèrent intraduisibles en français sans que j’eusse le sentiment de rien perdre, je ne vis pas ce qui valait à certaines répliques leur célébrité universelle. Il y avait moins de choses dans les vers et dans la prose de Shakespeare que n’en avait rêvé mon jeune enthousiasme…
Incapable d’apprécier Shakespeare, je sus que j’étais un médiocre, indigne de partager l’admiration que les hommes sensibles et cultivés lui portent tous. Je me sentis écrasé. Il ne me resta alors qu’une possibilité de salut : l’ambition – réunir sur mon nom les suffrages de ces hommes-là précisément, ceux dont le goût est sûr et qui vivent dans un accord heureux entre leur jugement personnel et la juste hiérarchie des valeurs.
Ici commence ma longue vie de dissimulation. Ah ! j’aurais tout donné pour trouver l’audace de déclarer : “Shakespeare ? Très surfait !” Mais non. Ce trait de franchise eût été mortel pour mes débuts. Je n’évoquais jamais Shakespeare sans afficher l’admiration convenue, m’y astreignant même d’autant plus, que cela ne répondait à aucun sentiment en moi. Secrètement reconnaissant à Valéry d’avoir osé se dire indifférent à la profondeur supposée du To be or not to be, je manifestais publiquement une saine indignation contre lui. Quand vint la notoriété, il était trop tard. Mes éloges de Shakespeare avaient été trop nombreux, trop appuyés, pour que l’aveu, même privé, de ce que je pensais réellement fût envisageable. Au contraire, je passais pour fort admirer Shakespeare, car sans cesse je le relisais, dans le vain espoir de percevoir enfin sa splendeur. J’en étais naturellement venu à le citer très souvent. Nul ne soupçonnait que seule la crainte des indiscrétions mondaines me retenait de recourir au psychanalyste pour tenter de surmonter mon anormale aversion. On me considérait comme un grand shakespearien. Le moment venu, on estima que personne n’était mieux qualifié que moi pour faire l’éloge funèbre de cet autre grand shakespearien qu’avait été Georges Laugier-Valrémond…
O knowledge ill-inhabited, worse than Jove in a thatched house !
(Oh ! érudition plus mal logée que Jupiter dans une cabane !)
As you like it, Acte III, Scène III.

Autoportrait en esthète

Si les mots me causent de grandes joies, ils me causent aussi de grandes souffrances. La moindre lourdeur me fait horreur. Les “que”, les adverbes en “ment”, les afflux d’épithètes m’indignent. Une idée écrite doit rester aussi légère que lorsqu’elle flottait indécise dans l’esprit ; une sensation, aussi pure que lorsqu’elle gisait en-deçà de la parole. Sinon, exprimer, c’est tuer.
Je n’aime pas les philosophes, et leurs systèmes laborieux. Je hais la littérature grise, condamne les romans-fleuves, rejette le comique de répétition. Je méprise les scientifiques qui, non contents de recourir à des mots comme difféomorphisme, thermogravimétrie ou benzylmercaptan, n’hésitent pas à les employer jusqu’à vingt fois par page.
J’ai découvert un paradoxe : pour qu’un texte soit léger, il faut que chaque mot pèse de tout son poids. C’est en effet l’abus de mots qui, tout à la fois, alourdit le texte et dévalue chacun d’eux. Si j’aime écrire, c’est surtout pour le bonheur de raturer ensuite. Quelle jouissance, quelle victoire, que de détecter un mot en trop, et de l’expulser ! Je suis fasciné par la limite. Un rien en plus, ce serait lourd ; un rien en moins, obscur.
Mes livres sont choisis. Entre deux éditions, j’élis toujours la plus belle, celle qui offre toute sa place au texte. Pas d’œuvres complètes entassées dans un seul volume ! Pas d’ouvrages compacts, indigestes ! Pas de livres de poche, dont le papier offense les yeux et le toucher ! Du beau papier pour de beaux textes.
Eh bien, qu’est le résultat de cette vie consacrée à la légèreté ?
Ce sont des tonnes de livres accumulés, qui exigent sans cesse l’adjonction de nouveaux rayonnages à ma bibliothèque !
Avec l’âge, ces livres me paraissent de plus en plus pesants. Chaque fois que je dois remuer une pile, mes reins souffrent. Toute ma vie, j’ai voulu croire que les livres sont comme ils devraient être, c’est-à-dire aussi légers que leur contenu. Mais non ! A force d’entasser de la légèreté, j’ai atteint la lourdeur. Pis : la pure lourdeur matérielle, car ma mémoire commence à flancher et le contenu de mes livres à m’échapper…
Malgré mes vieux os, je viens de grimper l’échelle qui sert à atteindre le haut de la bibliothèque. De là, je vais me jeter dans le vide.
Ma dernière pensée sera pour me demander si la légèreté soigneusement cultivée au long de ma vie va m’épargner de m’écraser au sol !

Autoportrait en obsessionnel

Un magicien, voilà ce que je suis. Donnez-moi un mot, au hasard : je m’en empare et me livre à un festival. Etymologie, assonances, réminiscences, citations, histoires, phonologie, querelles orthographiques, traductions, heurts de civilisations – le mot pétarade, en fait naître mille autres. Gerbe de feu d’artifice, féerie baroque, joie somptueuse. J’aime les mots et sais les faire aimer. Tout pour eux, rien pour le reste. Ce n’est pas moi qui abandonnerais mes livres pour faire du vélo ou de la gym. La santé est précieuse, mais l’étude l’est plus. Mon seul contact avec la prévention réside dans les dictionnaires et encyclopédies médicales. Pour leurs mots, pas leurs conseils de santé.
C’est pourtant là que mon drame est né. Certaines attaques cérébrales, ai-je appris dans une encyclopédie, frappent les individus précisément dans la faculté qu’ils ont le plus développée. Comme si, à force de solliciter certains circuits, on les fragilisait. L’attaque tendra à faire perdre au travailleur manuel son habileté, au coquet l’aptitude à choisir ses vêtements, au savant la capacité de raisonner – et à l’écrivain l’usage des mots.
Lisant cela, je me sentis plein de pitié pour le manuel, plein de pitié pour le coquet, plein de pitié pour le savant – et plein d’épouvante devant le sort de l’écrivain. Perdre l’usage de la parole, quoi de plus affreux ? Je me remémorai des cas atroces : Baudelaire, Valéry Larbaud, Lacan, morts incapables de s’exprimer. L’encyclopédie devait dire juste. A adorer le langage, on risque de s’en voir privé. Je courais le pire danger concevable.
Je me saisis la tête à deux mains. Mais attention : sans la brusquer ! Un effroi me glaça. Fragilité des neurones chargés d’acheminer les mots depuis l’oreille jusqu’à l’intellect… Mystérieuses connexions, infiniment subtiles et toujours menacées… Les mots me causaient trop de plaisir, j’aurais à payer un jour, c’était sûr… L’abîme était ouvert non sous mes pas, mais dans mon crâne, et chaque bonheur éprouvé le creusait un peu plus. Terrifié, je souffrais comme jamais.
Ma résolution fut radicale : chut, plus un mot ! N’attirons pas le malheur par nos excès. Cessons de malmener nos circuits cérébraux (tiens, un alexandrin). Je mis désormais à me taire la même ferveur que j’avais eue à parler. Economie totale de mes moyens. Fini, les jongleries avec les mots. Fini, le plaisir des belles phrases. Je devins muet. On n’est jamais trop prudent.
De temps en temps, je secouais la tête – toujours précautionneusement – à l’affût de quelque gling gling qui trahirait du jeu entre mes neurones. Pas de gling gling. Tout allait bien. Parfait état de marche.
Raison de plus pour rester muet…
De peur d’abîmer mon cerveau, je ne répondais plus quand, à table, on me demandait si j’avais besoin de sel. Effrayée, ma famille, réunie en conseil, me démontra l’inanité de mon attitude. Se faire muet par crainte de devenir muet, quelle stupidité ! L’argument porta. Je perdis mon contrôle : je répliquai. Pour la première fois depuis des mois, je parlai. Mon mutisme volontaire n’a rien à voir avec celui dû à un vaisseau pété dans la cervelle, affirmai-je. Mes facultés restent intactes. Et prêtes à servir. Aïe, j’en avais trop dit ! Je connus la rageante expérience des fumeurs qui, s’estimant guéris, ont cru pouvoir réessayer une fois une seule une petite cigarette inoffensive, et ont replongé de plus belle : ayant prononcé ces quelques mots, je me remis à en prononcer des milliers, délicatement choisis. Mon naturel avait repris le dessus…
Jusqu’à ce que la panique, à nouveau, s’empare de moi, me poussant à me murer pendant plusieurs mois dans un silence absolu et protecteur de neurones.
Jusqu’à ce que le naturel me fasse briser ce silence insupportable.
Puis que la panique revienne…
Puis que le naturel regagne à son tour…
Et ainsi de suite.

Son site: http://www.didiernordon.org/

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